Jérôme Pesenti


Jérôme Pesenti©

Jérôme Pesenti, rencontre avec le Vice-Président de l’Intelligence Artificielle chez Facebook

Jérôme Pesenti est Vice-Président de l’Intelligence Artificielle chez Facebook. Il travaille directement avec le FAIR - le Facebook artificial intelligence research – laboratoire fleuron de l’IA, situé à Paris. Depuis 20, il vit aux Etats-Unis et travaille dans le domaine de l’IA. Avec un ADN d’entrepreneur, il a commencé sa carrière en fondant en 2000 sa propre start-up « Vivisimo » qu’il a revendu en 2012 en intégrant IBM. Désormais, il a rejoint les équipes de Facebook.

 

 

Votre parcours de formation est aussi atypique que riche mais parfaitement taillé pour travailler dans l’IA finalement. Est-ce que vous prédestiniez à cela ?

Comment passe-t-on de Vivisimo, votre start-up fondée il y a 14 ans, au programme Watson chez IBM puis à Facebook ?

J’ai commencé par un double parcours en menant à la fois une maitrise de mathématiques à l’Ecole Normale Supérieure et une maitrise de philosophie à la Sorbonne. Ensuite, je me suis consacré à ma thèse en mathématiques appliqués sous la direction de Lucien Szpiro au sein de l’Université Paris-Sud. En parallèle, j’ai étudié les sciences cognitives en obtenant un DEA à l’Université Pierre et Marie Curie. Ma thèse demeure une étape très importante pour mon parcours de formation car j’ai pris goût à la recherche. J’ai toujours eu une forte curiosité intellectuelle et je me suis toujours passionné pour la philosophie de l’esprit humain, j’ai toujours voulu comprendre comment le cerveau humain fonctionnait.

 Curieusement, c’est mon service militaire enfin ma coopération scientifique plutôt qui m’a plongé définitivement dans l’IA. J’ai en effet choisi de faire une coopération scientifique à la place du traditionnel service militaire et je suis parti juste après l’obtention de ma thèse à Pittsburg rejoindre le laboratoire informatique de l’université de Carnegie Mellon où je me suis lancé dans des recherches en matière d’intelligence artificielle. Ce sont de mes recherches qu’est née l’idée de Vivisimo ma première start-up dans le domaine du text mining. Autrement dit, de l’analyse de texte dont les applications peuvent être diverses : classer des documents, réaliser un résumé ou encore assister une veille stratégique ou technologique. On a commencé petit mais lorsque j’ai revendu Vivisimo en 2012 à IBM nous étions à peu près 150 employés et on s’est fait intégrer dans Watson, le programme informatique d'intelligence artificielle dont le but est de répondre à des questions formulées en langage naturel.

J’ai toujours gardé une âme d’entrepreneur, ce qui explique mes allers-retours entre monde de la start-up et grands groupes. En 2016, j’ai pris la direction de BenevolentAI dont l’objectif est de faire progresser la recherche scientifique et médicale en analysant les publications scientifiques et leurs enseignements. Début 2018, j’ai rejoint Facebook en tant que vice-président de l’IA qui intègre le Facebook artificial intelligence research (FAIR). Ce sont deux postes complémentaires, curieusement je n’ai pas l’impression de faire un « grand écart », les grandes compagnies comme Facebook s’inspirent beaucoup de l’univers start-up avec un fort esprit bottom-up qui offre davantage de liberté et donc un plus grand sens de l’initiative.

 Qu’est-ce que l’IA aujourd’hui chez Facebook ? On pense bien sûr au chatbot ou à l’IA pour lutter contre « les yeux fermées » sur les photos mais pouvez-vous nous en dire plus ?


Crédit photo : Sabine Ferrier

L’IA chez Facebook est vraiment omniprésente, les chatbot ou encore le fameux correcteur photo que vous évoquez ne sont que le haut de l’iceberg. Par exemple, nous travaillons beaucoup sur la description des contenus iconographiques pour les personnes non voyantes ou encore sur les systèmes de traduction.

Néanmoins, je dirai qu’il y a deux axes majeurs en matière d’IA chez Facebook.

Le premier est le développement d’un système d’apprentissage automatique capable de comprendre finement les centres d’intérêts de l’utilisateur et de lui proposer des contenus qui l’intéresse.

Le second est le développement d’un système de modération capable de modérer - finement aussi - ce qui se passe sur la plateforme, je pense par exemple à la violence ou encore à la nudité.

J’insiste sur le « finement » car aujourd’hui nous travaillons à améliorer, affiner nos systèmes d’apprentissage et de modération.

Deux robots Facebook ont récemment développé leur propre langage en créant une version modifiée de l'anglais pour discuter entre eux. Une question brule nos lèvres : qu’est-ce que l’IA demain chez Facebook ?

L’actualité des deux robots ayant développé leur propre langage a été un peu reprise de manière fantasmatique par la presse. C’était surtout deux systèmes qui avait optimisé leur manière de communiquer, ils n’ont absolument pas « réinventé un langage ! ». Après on essaye de repousser toujours plus loin les limites du progrès et cela demeure une bonne nouvelle que l’IA génère autant d’enthousiasme.

Nous sommes toujours aujourd’hui en train d’explorer les capacités de l’IA faible. L’IA forte connait seulement ses balbutiements, le FAIR a pour objectif d’explorer le champ des possibles. La différence fondamentale entre IA faible et IA forte n’est pas négligeable car la première gère des tâches très délimitées (traduire un texte, conduire une voiture) tandis que la seconde aurait vocation à gérer des tâches ouvertes autrement dit l’IA forte correspond à une intelligence plus générale. Il existe plusieurs pistes d’exploration et le FAIR est au cœur de ces dernières.

 Une des thématiques de recherches développées actuellement concerne l’apprentissage non supervisé. Aujourd’hui la plupart des systems IA requièrent énormément de données créées spécialement par des humains pour guider les algorithmes, c’est ce qu’on appelle l’apprentissage supervisé. Mais les humains apprennent beaucoup sans supervision, juste en observant le monde, et à Facebook IA nous pensons que le besoin de supervision est une grande limite des systems IA actuels. Par exemple, mon équipe a récemment démontré un système de traduction automatique qui ne nécessite aucun exemple de traduction et qui apprend à traduire en étudiant les deux langages indépendamment. Cela va permettre à Facebook de créer de meilleure traduction pour les paires de langages rares, comme Français-Urdu.

Quels sont les sujets sur lesquels le FAIR avance aujourd’hui ? Quels sont les atouts d’un centre de recherche en France ?

L’IA de demain chez Facebook consiste à être plus subtile. L’idée est de créer des algorithmes de plus en plus fins prenant en compte l’engagement et la qualité des contenus plus que les contenus stricto sensu. L’enjeu est de développer un apprentissage poussé permettant la compréhension des contenus autrement dit la compréhension du langage, des images, de la vidéo.

L’IA de demain chez Facebook travaille aussi sa créativité, l’idée est d’inciter à être plus audacieux, plus efficace, plus créatif finalement. L’IA devrait pouvoir renouveler et enrichir la manière de communiquer. Faire de la musique, diversifier les interactions, communiquer toujours plus rapidement, produire des vidéos plus simplement… notre ambition est de rendre chaque histoire plus intéressante.

L’IA de demain est toujours plus bénéfique et plus responsable au sens où elle est source d’innovations et de progrès pour un réseau social comme Facebook mais aussi pour la société en général. Par exemple, les recherches qui croisent vision et IA connaissent d’importantes avancées qui pourraient permettre de diminuer le temps nécessaire pour une IRM. Notre objectif est d’avoir un impact positif et bénéfique pour la vie des gens afin qu’ils soient plus informés, plus sûrs d’eux, plus heureux en somme !

L’IA de demain est toujours plus audacieuse et inclusive ainsi nous favorisons la recherche pour tous avec PyTorch. Cette plateforme open source est une boite à outils IA qui permet à ceux qui le souhaitent d’avancer dans leurs recherches. La plateforme PyTorch est très flexible mais aussi très puissante, elle offre donc de grandes capacités, elle est déjà populaire auprès de la communauté de chercheurs en IA.

Le Rapport Villani sur l’IA en France souhaite doubler le nombre d’étudiants formé à l’IA qui rassemble des domaines de recherche très différents on pense aux mathématiques ou encore à l’informatique mais aussi à la médecine, au langage ou encore au droit. Quels sont les besoins de Facebook en matière de recherche & formation concernant l’IA ?

Au Royaume-Uni, j’ai participé au Rapport Turing qui est l’équivalent du Rapport Villani. L’IA est un vrai sujet pour nos sociétés et les questions relatives à la formation sont centrales. Nous connaissons chez Facebook une politique de recrutement forte envers les talents issus des formations IA. Nos besoins se concentrent sur les diplômés avec un doctorat en IA ou en apprentissage automatique (machine learning) et nous avons des besoins autant en recherche fondamentale qu’en recherche appliquée. Nous recrutons au niveau master pour le développement et l’amélioration de nos produits et services intégrant une dimension IA. Enfin, nous nous intéressons aux diplômés qui ont un double parcours avec une formation de départ à laquelle s’additionne une formation en IA, en sciences des données ou en sciences de l’apprentissage.

Au-delà des diplômés, nous avons des convictions concernant les étudiants. Il est plus que bénéfique que l’IA soit conçue et pensée par des cerveaux différents. Autrement dit, en France, il est important d’encourager les filles et les minorités à s’engager dans des parcours de formations IA. Comme je le disais plus haut, un des enjeux de l’IA consiste à éviter les biais, or il me semble plus que judicieux de concevoir les systèmes avec celles et ceux qui en vivant les biais, en sont les plus conscients.


Crédit photo : Sabine Ferrier

Que retenez-vous de vos années à l’Université Paris-Sud ? Avez-vous un meilleur souvenir de ces années ? Votre réseau professionnel a-t-il été un solide appui dans vos différents postes et changements ? Que pensez-vous de la création du réseau des diplômés de l’Université Paris-Sud ?

J’ai effectivement un excellent souvenir de l’Université Paris-Sud puisque j’ai pu travailler aux côtés de futurs médaillés Fields, le prix de Mathématiques le plus prestigieux. Durant mon Master, à l’époque un DEA de Maths, j’ai eu comme camarade de promotion de Ngô Bao Châu ; Ensuite j’ai travaillé ma thèse dans le laboratoire de géométrie algébrique aux côtés de Laurent Lafforgue.

Le réseau que l’on peut créer autour de soi est très important et ce dès l’université. C’est d’ailleurs grâce à un de mes professeurs que je suis parti aux Etats-Unis. Là-bas, les universités

travaillent beaucoup le sentiment d’appartenance, c’est une bonne nouvelle que l’Université Paris-Sud fasse de même !

Mardi 24 juillet 2018, l’Université Paris-Sud rencontrait Jérôme Pesenti Vice-Président de l’Intelligence Artificielle dans les locaux de Facebook France au cœur du quartier Bourse à Paris.


Crédit photo : Sabine Ferrier

Sylvie Retailleau, Présidente de l’Université, Pascal Corbel Vice-Président des Relations Entreprises et de la Formation Tout Au Long de la Vie, Michel Beaudouin-Lafon Professeur en informatique spécialiste de l’IA et Sabine Ferrier chargée du Réseau Alumni et des Relations Entreprises ont pu rencontrer le nouveau Vice-Président IA de Facebook responsable entre autre du FAIR « le Facebook Artificial Intelligence Research » autrement dit le laboratoire IA.

Pour l’Université Paris-Sud, c’était l’occasion d’échanger avec un de ses diplômés, Jérôme Pesenti étant titulaire d’une thèse en Mathématiques appliquées obtenue en 2000 sous la direction de Lucien Szpiro.

La Présidente de l’Université Paris-Sud l’a rappelé en s’adressant à Monsieur Pesenti « par votre parcours, vous êtes plus légitime que nous à parler de l’excellence des formations de notre Université ».

La rencontre avait lieu dans un contexte de renouveau avec à la fois la poursuite de l’Université Paris-Saclay mais aussi le renforcement des liens entre Facebook et la France. Emmanuel Macron rencontrait Sheryl Sandberg en janvier dernier lors du sommet « Choose France » et Mark Zuckerberg en Mai dernier à l’occasion du sommet « Tech for Good » et du Salon Viva Technology. Du côté de l’IA, le contexte est aussi propice au renouveau avec le Rapport Villani sur l’intelligence artificielle et le colloque « IA for Humanity » en Mars dernier qui ont donné lieu à une série d’annonces concernant aussi bien la formation, la recherche ou encore l’emploi. Il est primordial de donner un sens à l’IA tant celle-ci a la capacité de redessiner la société, les Universités comme les GAFA ont un vrai rôle à jouer, c’était aussi le sujet de cette rencontre.

 

 

 

Interview de Sabine Ferrier, 
Chargée du réseau des diplômés de l’Université Paris-Sud, 
Direction de l’orientation professionnelles et des relations entreprises.

Pour toute information sur le réseau des diplômés de l’Université Paris-Sud, vous pouvez contacter Sabine Ferrier,
chargée des relations diplômés à la Direction Orientation Professionnelle et Relations Entreprises : alumni.parisudien @ u-psud.fr,
01 69 15 33 29 (Bâtiment 330 campus d’Orsay).